Au travail, personne n’est indispensable ?

Au travail, « personne n’est indispensable ». « Personne n’est indispensable ». « Personne n’est indispensable ». Combien de fois ai-je bien pu me répéter cette phrase ? Combien de fois ai-je bien pu l’entendre ?

Combien de fois me suis-je rassurée avec cette phrase ? Mais aussi attristée pour, indignée contre ?

« Personne n’est indispensable ». Tout le monde est dispensable (remplaçable, car ce que l’on n’aurait plus on chercherait à le remplacer ?). C’est terrible, non ? Que je sois là ou non, moi ou un·e autre, du pareil au même (à la même personne ?).

« Personne n’est indispensable ». Tout le monde est dispensable. Sans moi, tout se passera bien. Tout se passera, tout court. Tout passe, tout finit par passer, comme on dit (on finit tous et toutes par passer, y passer, non ?).

Pourquoi ce qui nous rassure est aussi ce qui nous fait peur ? Pourquoi ce qui nous rassure est aussi ce qui nous rend tristes, en colère ?

Pourquoi souhaite-t-on être indispensable et ne pas l’être en même temps ?

Pourquoi nous fait-on croire que nous sommes indispensables et en même temps que nous sommes loin de l’être ?

Tu n’es pas indispensable, je ne suis pas indispensable, personne ne l’est, indispensable ?

Cette phrase, elle m’a longtemps rassurée. C’est trop de pression d’être indispensable, non ? D’être une personne « vitale », « dont on ne peut pas se passer ».

« Je ne suis pas indispensable ». C’est une phrase que je me suis longtemps répété (et que l’on m’a souvent répété), ce notamment pendant mon arrêt de travail.

C’était une phrase censée me déculpabiliser. C’était une phrase pour me dire « tu as le droit de te reposer, tout ne repose pas sur tes épaules (ou tes petites mains qui tapent sur un clavier) ». Non, mais c’est vrai à un moment il faut redescendre sur terre, arrêter de se prendre pour le nombril du monde, croire que tout tourne autour de soi ou du moins que sans nous, le monde va s’arrêter, de tourner.

« Tu sais, des candidat·es comme toi, on en a des dizaines qui attendent au portillon ». « Tu as de la chance de travailler pour nous (car on travaille encore bien trop souvent « pour » et non pas « avec » ?), « y en a qui tuerait (oui, oui rien que ça) pour prendre ta place ». Ce genre de petites phrases, je les ai également souvent entendues, et probablement même prononcées.

Si elle part, cela ne sera pas la même chose ?

Jusqu’au jour où une de nos collègues nous annonce son départ. Et là, un collègue lui demande si elle ne pourrait pas continuer à participer à notre groupe de travail depuis sa nouvelle structure. Ma collègue s’exclame, en riant, « ne t’inquiète pas enfin, je vais être remplacée et je vais même former la personne qui arrive avant de partir, tu ne verras même pas la différence ». Et là, mon collègue rétorque, l’air le plus sérieux du monde « cela n’est pas la même chose, ce n’est pas ta fonction qui fait ta contribution c’est toi ». Il ajoute que pour lui un « projet c’est à 99% les personnes qui le composent ».

Franchement, souvent ce genre de discours, m’énerve et me fait peur (m’énerve car me fait peur ?). J’aime garder une distance, ne pas trop être dans l’affectif, dans le relationnel, avoir une part professionnelle dissociée de ma personnalité car bon « je ne suis pas un travail » et je ne veux pas « travailler mes soft skills » jusqu’à en modeler mes comportements et mes états d’âme. Ceci dit, je me sens touchée par ce qu’il vient de dire, et je sens qu’autour de moi nous le sommes tous et toutes.

Plusieurs personnes pour un même travail, différemment ?

Cela fait du bien de savoir qu’on fait une différence. Cela ne veut pas dire qu’on doit tout porter sur nos épaules, si ? Et c’est bien là tout le drame. On a fini par (nous faire ?) croire que nous étions dispensables, que nous ou un·e autre du pareil au même. Et même qu’un·e autre pourrait s’avérer mieux que nous. Et qu’on ne disait pas ça méchamment, non on disait cela pour notre bien (je me suis toujours méfiée des phrases qui commencent par « c’est pas pour être méchant·e mais…», pas vous ?).

Pourtant quel bien y a-t-il à n’avoir aucune importance, ne faire aucune différence, n’avoir aucune place particulière ? Moi ou un·e autre du pareil au même alors quel intérêt que cela soit moi qui le fasse, ce travail, de faire ce travail, de faire, tout court ?

Pourquoi ne peut-on pas ne pas être indispensable sans pour autant être dispensable ? Pourquoi ne peut-on pas pouvoir partir, laisser sa place, une place à un·e autre qui ne viendrait pas la remplir, nous remplacer, mais simplement la dessiner à son tour ?

Pourquoi ne peut-on pas sentir que si l’on part pour x ou y raison, rien ne s’écroulera sans nous mais qu’on aura marqué notre passage, apporté notre pierre à l’édifice ? Que nous ne sommes pas indispensables, mais pas, pour autant, remplaçables (zappables ?) et oubliables, du jour au lendemain ?

Épilogue

« Bravo, tu as su te rendre indispensable », se sont exclamé·es en coeur des ami·es lorsque je leur ai annoncé que je continuais mon ancien travail salarié en mission freelance. Ça m’a fait sourire et en même temps je n’ai pas pu m’empêcher de penser que je n’en avais pas envie. Je n’ai pas envie de remplacer le rapport de force « tou·tes dispensables » (en faveur des entreprises) par le rapport de force « tou·tes indispensables » (en faveur des salarié·es).

Car, au fond, c’est bien de rapport de force dont on parle ici. Ce sont bien des (volontés de mettre en place des ?) rapports de force qu’illustrent ce genre de petites phrases si souvent utilisée « personne n’est indispensable », « savoir se rendre indispensable ». Or, qu’il soit en ma faveur ou en ma défaveur, un rapport de force reste un rapport de force, et est-ce vraiment le genre de relations que je souhaite ? Je ne crois pas.

Et vous qu’en pensez-vous ?

Avez-vous déjà ressenti·e ce sentiment d’être indispensable au travail ? Ou d’être dispensable ? Ou peut-être même les deux ?


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