Sorry We Missed You, de Ken Loach ou comment le travail « s’ubérise » ?

affiche film sorry we missed you

Les raisons de ma colère ? Il suffit d’être dans ce monde et d’observer

Ken Loach

Ken Loach, réalisateur engagé dans les luttes sociales, revient avec un nouveau film, Sorry We Missed You. Après avoir mis en lumière le quotidien d’un homme malade et d’une mère célibataire face à l’absurdité d’une administration procédurière dans I, Daniel Blake, qui a reçu la Palme d’Or au Festival de Cannes en 2016, Ken Loach met en scène une famille britannique frappée par l’impitoyable « ubérisation » du monde du travail.

Abby, la mère, travaille en tant qu’aide à la personne. Ricky, le père, vient de décrocher un travail de livreur de colis sous statut d’indépendant. Ils ont deux enfants : Seb et Liza. Le nouveau travail du père qui apparaît offrir, au début du film, l’espoir d’une vie meilleure va l’entraîner, et entraîner avec lui toute sa famille, dans une spirale infernale.

Le film s’ouvre sur l’entretien d’embauche du père. Son interlocuteur lui vante les prétendus avantages de ce travail et notamment le fait d’être son propre patron. Très vite, on s’aperçoit qu’il n’a en réalité aucune autonomie, bien au contraire. Il doit suivre le rythme effréné dicté par le boîtier de livraison, enchaîner les heures et les jours de travail au risque de ne pas être payé puisqu’en tant que « travailleur indépendant », il n’est payé que s’il travaille. Et s’il ne trouve pas de livreur pour le remplacer, il doit payer une amende.

Sa femme Abby n’a guère une situation professionnelle plus enviable. Elle aime son métier d’aide-soignante mais se retrouve à vivre des journées de travail interminables puisqu’elle n’est payée qu’à la visite et que le temps « perdu » à se déplacer d’un domicile à l’autre n’est pas comptabilisé. Les enfants voient peu à peu leur quotidien se déliter et on assiste, impuissant, à l’implosion du noyau familial.

À travers le quotidien de cette famille, le film illustre l’absurdité et la cruauté d’un monde du travail qui « s’ubérise ». Le néologisme « ubérisation » a été formé à partir du nom de la société Uber. Il est défini, dans le Larousse, comme étant « une remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que des salariés, le plus souvent via des plateformes de réservation sur Internet ».

De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer ce processus économique. La projection du film de Ken Loach à laquelle j’ai assisté était suivie d’un débat en présence du réalisateur, de son scénariste, Paul Laverty, d’Olivier Besancenot du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et de Clémentine Autain, députée insoumise, qui a, par ailleurs, organisé une projection du film à l’Assemblée nationale. Pour l’occasion, de nombreux travailleurs et travailleuses « ubérisé·es » ont pris la parole pour raconter leurs propres quotidiens, faisant écho au quotidien de Ricky et Abby, les personnages du film.

Ces témoignages et ce film ont soulevé de nombreuses questions en moi. D’autant plus, qu’il y a quelques mois, je suis devenue auto-entrepreneuse. Par choix. J’aurai pu décrocher un contrat salarié mais c’était mon choix de tenter l’aventure. À moi l’autonomie, la liberté, l’indépendance. Je ne fais pas partie de ces pauvres travailleurs et travailleuses « ubérisé·es » qui n’ont d’auto-entrepreneur·e que le nom et qui cumulent le pire du travail indépendant, notamment la précarité et le pire du salariat notamment le peu voire l’absence d’autonomie. Je ne suis payée que lorsque je travaille c’est vrai. Je suis précaire. Mais je suis libre. Et la liberté n’a pas de prix n’est-ce pas ?

Pourtant si j’y réfléchis bien, pourquoi ai-je fait ce choix ? Parce que le salariat ne me convenait pas. Parce que ma dernière expérience professionnelle s’est soldée par un arrêt maladie de plusieurs mois. Parce ce que je me sentais incapable de reprendre un contrat salarié pour des raisons sur lesquelles je reviendrai peut-être dans un prochain article. Alors en quoi ma situation est-elle si différente de celle des travailleurs et des travailleuses « ubérisés » ?

Je suis devenue auto-entrepreneuse car ça me semblait être une meilleure option que le salariat pour moi. Malgré la précarité. Et lorsque j’écoute les travailleurs et les travailleuses que l’on appelle « ubérisé·es », il me semble qu’eux et elles également ont fait ce choix. Parce qu’ils et elles ne trouvaient pas d’emplois stables. Parce qu’au départ les conditions financières apparaissaient comme étant plus intéressantes, même si ce n’était que de la poudre aux yeux. Parce que c’était toujours mieux que rien. Parce qu’ils avaient des parcours de vie qui les ont menés là. Comme moi j’ai été menée là.

Car oui, on fait tous des choix. Mais nous n’avons pas tous et toutes le même éventail de choix. Et un travail de merde, c’est toujours mieux que pas de travail, non ? C’est comme tout, on a des rêves, des attentes qu’on doit, à certains moments, voire toute une vie durant pour les moins chanceux et chanceuses d’entre nous, revoir à la baisse. Et c’est pour cela que nous devons collectivement nous battre. Pour que même le pire travail soit supportable. Soit décent. Soit digne.

En France, l’esclavage a été aboli il y a moins de deux siècles. Le premier livre du code du travail a été adopté en 1910. Les luttes sociales du siècle dernier ont permis de meilleures conditions de travail et de facto de meilleures conditions de vie. Aujourd’hui vous n’entendrez personne en France, remettre en question le droit aux congés payés. Pourtant ce droit, comme tant d’autres, a été durement gagné. Et bien, en tant qu’auto-entrepreneur·e, ce droit n’existe pas. Pas plus que la semaine de 35 heures.

Et c’est d’autant plus révoltant dans le cas du travail « ubérisé » qui n’est ni plus ni moins que du salariat déguisé puisque ces travailleur·euses sont dépendant·es des (soumis·es aux ?) plateformes, de leurs tarifs et de leurs règles. Des travailleurs et des travailleuses qui se retrouvent à bosser toujours plus. À un temps rémunéré qui diminue alors que le temps travaillé augmente et s’intensifie, comme on le voit dans le film où Ricky n’est payé que si le client réceptionne le colis ou bien encore Abby qui n’est payée qu’au temps passé avec ses patients sans prise en compte des trajets entre chaque visite. Et pendant ce temps là, ces plateformes s’engraissent sur le dos des personnes qui les font pourtant tourner. Ces travailleurs et ces travailleuses qui ne sont pas des employé·es mais des auto-entrepreneur·es qui utilisent leurs services, nuance.

Je m’étais déjà intéressée à cette question très « à la mode » qu’est « l’ubérisation ». J’ai rarement utilisé Uber. Au départ, c’était davantage par choix économique que par conviction. Puis j’ai commencé à entendre parler des conditions de travail des chauffeur·euses et il y a quelques mois j’ai appris qu’Uber avait lancé une option « mode silencieux ». Je n’en croyais pas mes oreilles, je me pensais téléportée dans un épisode de Black Mirror, la série dystopique explorant les nouvelles technologies du futur et leurs influences potentielles sur un quotidien pas si lointain. Un « mode silencieux », nouvelle option Uber. Comme sur un portable. Sauf qu’ici on parle d’un travailleur ou d’une travailleuse. D’un être vivant.

Outre la précarisation, l’invisibilisation et l’aliénation des travailleurs et des travailleuses, il semblerait que « l’ubérisation » et les nouvelles technologies de manière générale franchissent une nouvelle ligne. Un·e employé·e se transformant en machine en attendant qu’une machine puisse remplacer un·e employé·e ? Plus de temps perdu en management ni en rapports humains. Pas de risque de revendications, de syndicalisme ni de grèves. Alors certains objecteront que si des machines peuvent effectuer « le travail pénible », c’est une avancée pour notre société. Mais ceci est un autre débat dans lequel je reviendrai dans un prochain article.

En attendant, ne nous endormissons pas sur nos acquis sociaux et continuons la lutte. Comme le dit si bien Ken Loach : « Quand les choses nous paraissent intolérables, il faut les changer ! »


Avez-vous vu le film ? Qu’en avez-vous pensé ? Que pensez-vous de « l‘ubérisation » du travail ?

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