Se tuer à la tâche ?

« Se tuer à la tâche » pourrait presque sonner comme un slogan de développement personnel. Dans l’imaginaire collectif, une personne prête à se tuer à la tâche est une personne qui en veut, qui se donne, qui ne rechigne pas à l’effort, qui est « méritante ».

Paradoxalement, ce genre de phrases de « winneur·euses » qui encaissent, qui « repoussent ses limites » est davantage utilisé par des personnes qui ne risquent leur vie bien souvent qu’au figuré.

Risquer de tout perdre pour un travail ?


Aujourd’hui vous êtes un entrepreneur, vous embauchez quelqu’un vous prenez un risque, c’est la vérité mais c’est la vie d’entrepreneur, moi je ne plains pas les entrepreneurs qui embauchent c’est leur vie mais c’est très dur et la vie d’un entrepreneur elle est bien souvent plus dure que celle d’un salarié il ne faut jamais l’oublier car il peut tout perdre, lui, il a moins de garantie.

Emmanuel Macron (2016, alors ministre de l’Économie)

« Car il peut tout perdre, lui », « tout perdre, lui »… pourtant ceux et celles qui perdent la vie (leur vie ?) au travail sont plus souvent des ouvrier·ères que des entrepreneur·euses.

C’est de là que Matthieu Lépine, professeur d’histoire-géographie en Île de France, décide de recenser toutes les personnes accidentées du travail, ceux et celles dont on ne parle jamais, à part dans les rubriques « fait divers », comme il l’explique dans l’émission Les Pieds sur Terre en novembre 2021.

Un accident du travail n’est pas un fait divers ?

801 800 sinistres ont donné lieu à un arrêt de travail en 2019, dont 655 700 accidents du travail, 99 000 accidents de trajet et 47 100 maladies professionnelles (Rapport « Les chiffres clés de la Sécurité sociale 2019 », édition 2020, par la Direction de la Sécurité Sociale)


Un fait divers qui se reproduit des milliers de fois par an, moi j’appelle cela un fait social

Matthieu Lépine

À travers son recensement, Matthieu Lépine nous appelle à réfléchir sur la précarité des conditions du travail, et à ne plus voir chaque accident comme un fait isolé mais un problème systémique, une question sociale. À ne plus les voir comme une fatalité mais comme des événements sur lesquels nous pouvons agir, collectivement, politiquement. À les voir, tout court.

Ne plus (se) tuer à la tâche ?

De là, comment peut-on encore valoriser le fait de « se tuer à la tâche », au figuré ? De trouver normal d’imaginer, à ses mots, une personne qui ne lésine pas sur les efforts, qui souffre pour la sainte Trinité Métro-Boulot-Dodo ? Une personne héroïque ou tout du moins admirable ? Un modèle à atteindre et imiter ? Comment peut-on ne plus entendre la mort qui se cache pourtant derrière cette expression, si banale et pourtant loin d’être anodine ?

Quelle gloire y a-t-il à « se tuer à la tâche », à encourager une société de personnes (héros et héroïnes du quotidien ?) qui se « tueraient à la tâche » ? Tout en s’attristant ensuite de la mort de ces personnes, comment ça, ils et elles n’avaient pas compris que c’était seulement une expression, au figuré ?

Ou pire, en ignorant ces mort·es, ces « accidents du travail » comme on les appelle. De tristes et dramatiques « faits divers », comme on les classe quand on ne les oublie pas. Car des accidents ou des faits divers, c’est pas de chance. C’est ponctuel.

Ça ne vient pas remettre en question(s) un système qui valorise le fait de « se tuer à la tâche », qui invisibilise des mort·es et accidenté·es du travail par milliers (car en France, le travail ne tue pas, on est en pays « développé », « civilisé » ?), qui déconsidère et minimise la pénibilité au travail, qui juge que les personnes qui prennent le plus de risques sont celles qui risquent leur argent (ou l’argent des contribuables qui renfloue et abonde bien souvent les entreprises pour « créer des emplois » ?), qui ne voie pas (refuse de rendre visible ?) que les conditions socio-professionnelles dictent nos vies jusqu’à nos morts (car qui meure encore, au sens propre, au travail aujourd’hui en France, qui n’atteindra jamais la retraite que d’autres ne cessent pourtant de vouloir reculer ?) ?

Et vous qu’en pensez-vous ?

Avez-vous déjà entendu et/ou prononcé cette expression de « se tuer à la tâche » ? Qu’est-ce qu’elle vous inspire ? Connaissez-vous des personnes qui sont mortes au travail (en cause et/ou conséquence de leur travail ?) ?


Sources citées et aller plus loin


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