Pourquoi parle-t-on de « petits boulots » ?

petits boulots

Petits boulots. Jobs étudiants. Travails alimentaires. Boulots de merde.

On a tous et toutes eu, une fois dans notre vie, « un petit boulot ». Ou tout du moins un travail que nous avons considéré ou qui a été considéré comme tel. Dans mon article racontant ma première expérience professionnelle, je vous racontais que je considérais spontanément mon premier stage comme étant ma première expérience professionnelle. Pourtant, j’avais travaillé avant. J’avais fait des « petits boulots ».

Pourquoi caractérisais-je certains emplois de « petits » ? Pourquoi les minimisais-je ? Pourquoi ce jugement de valeur ? Car ils ne me plaisaient pas ? Car je voulais m’en distancier ? Car ils n’étaient pas dignes de moi ? Car je valais mieux que ça ?

Je ne me souviens pas à quel moment j’ai commencé à différencier clairement ce qu’était un « petit boulot » de ce qu’était un « vrai travail ». J’imagine à partir du collège. Ce moment où l’on commence à nous demander ce que l’on veut faire plus tard. Ce moment où l’on nous catégorise. Les « bon·ne·s élèves » qui ont les « capacités » de continuer leurs études sont envoyés en filière générale et les « mauvais·e·s élèves » en filière technique. Qu’importe ce que tu aimes faire, ce que tu as envie de faire. Rien que le choix des mots est intéressant. Les bon·ne·s et les mauvais·e·s. Ceux et celles qui font bien et ceux et celles qui font mal. Ceux et celles qui sont « bien » et ceux et celles qui sont « mal » ?

Je me souviens également des phrases classiques du type : « il faut que tu travailles bien à l’école si tu veux avoir un bon boulot plus tard ». Comme si le fait de bien travailler allait nous assurer un bon boulot. Comme si le fait de pas pas avoir un bon boulot était la résultante de notre manque d’efforts passés. Et qu’est-ce que cela veut dire « bien travailler » ? Qu’est ce que cela veut dire un « bon boulot » ? Pour moi ? Pour ma famille ? Pour mes profs ? Pour mes potes ? Pour la société ?

Durant mes études, j’ai distribué des journaux gratuits aux arrêts de trams, pour un célèbre quotidien que je ne citerai pas. Tous les matins, du lundi au vendredi, de 7h30 à 9h30, je proposais des journaux aux passant·es. C’était mon « petit boulot ». Mon job étudiant. Mon travail alimentaire. Mon boulot de merde.

Je n’ai jamais considéré ce travail comme un « vrai travail ». Un travail digne de ce nom. Un travail digne de moi. Parfois, je le minimisais, c’était mon « petit boulot étudiant ». C’était un travail de merde. Le genre de travail qui te rappelle que c’est important de faire des études pour ne pas finir comme ça. Le genre de travail qui te donne envie de courir t’asseoir au chaud et au sec sur le banc d’un amphi.

Et puis d’autres fois, j’avais envie de le mettre en avant. De me mettre en avant. Et oui, moi j’étudiais ET je travaillais à côté de mes études. Moi, je savais ce que c’était de me réveiller aux aurores pour passer plus de deux heures sous la pluie, à un arrêt de tram, à distribuer des journaux comme une machine. Je savais ce que c’était de galèrer. D’être traitée comme une moins que rien. Je savais ce que c’était de faire un boulot de merde. Et j’en retirais une certaine fierté.

Encore aujourd’hui, quand il m’arrive d’évoquer ce « travail étudiant », notamment avec des « adultes », on me félicite. On me dit que les « petits boulots » ça forme la jeunesse, ça permet de garder les pieds sur terre, de réaliser la chance qu’on a de pouvoir faire des études. Bla bla bla. En revanche, si je disais que je faisais ce « genre » de boulot aujourd’hui, on me plaindrait. On me dirait que le marché du travail est compliqué en ce moment, d’autant plus pour les jeunes. On compatirait. On me demanderait ce que je veux « vraiment » faire. Car les « petits » boulots, les jobs alimentaires, les boulots de merde ce n’est pas fait pour durer, idéalement. Non, les études nous prémunissent de ça, justement. Ou injustement ?

Alors quand j’ai commencé à travailler, une fois diplômée, dans un domaine qui correspondait à mes études, je travaillais enfin « pour de vrai ». Lorsque je disais ce que je faisais, je pouvais percevoir une certaine admiration chez mes interlocuteurs et interlocutrices. Et pourtant moi, je n’en éprouvais aucune fierté particulière. Et je culpabilisais. C’est d’ailleurs à ce moment que j’ai commencé à me poser mille et une questions sur le travail. Oui, quand j’y réfléchis, c’est là que tout a commencé. Précisément quand je pensais que tout serait fini. 

Un jour ma mère a qualifié mon « vrai » travail de « boulot alimentaire ». Avec le recul, c’est ce que je disais plus ou moins depuis des mois. Je savais que cela ne me plaisait pas mais j’étais perdue et, en attendant, ça faisait rentrer de l’argent dans les caisses, et puis il y avait pire comme boulot. Mais lorsque je l’ai entendue, j’ai pensé : « mais comment peut-elle dire ça, ce n’est pas un boulot alimentaire !?! ». J’ai fais des études, j’ai intégré un master sélectif, je travaille dans une structure prestigieuse. Je ne distribue pas (plus !) des journaux gratuits aux arrêts de tram. Il y a une différence.

J’ai mis du temps à accepter, qu’au fond, j’étais d’accord avec elle. J’ai eu plusieurs postes similaires dans d’autres structures. Sur le papier, c’était des « super jobs ». Ils étaient socialement reconnus mais je n’arrivais pas moi même à les valoriser. J’ai mis du temps à réaliser que c’était finalement des « boulots alimentaires ». Ils me permettaient de payer mes factures, ni plus ni moins. Qu’importe le regard que portait la société dessus.

Alors j’essaie de me détacher de ce conditionnement social. J’essaye de distinguer ce qui me plaît parce que c’est socialement valorisé de ce qui me plaît au plus profond. Je suis consciente que c’est lié, que les êtres humains sont des animaux sociaux et qu’inévitablement on n’agit jamais seulement en fonction de soi. Pour le pire mais aussi pour le meilleur d’ailleurs. Oui, je fais partie de ceux et celles qui préfèrent voir le verre à moitié plein 🙂

Je ne suis pas un travail, je fais un travail. Et c’est cette dissociation de ce que l’on fait et de ce que l’on est qui me semble la plus difficile à appréhender. Nous ne sommes pas une action, nous en sommes une infinité. Nous ne sommes pas des êtres figés. On peut changer d’avis. Changer d’envie. Changer tout court. Et sans même changer, on peut être plein de contradictions et de paradoxes.

Je n’arrive pas encore à définir ce qu’est un travail pour moi. J’ai encore mille et une questions à explorer. En revanche, j’ai plusieurs convictions à ce sujet. Je crois que le travail est alimentaire par défaut. Je crois qu’un « job étudiant » cela ne veut rien dire. Je crois qu’il existe des « boulots de merde ». Et surtout je crois qu’il n’existe pas de « petit boulot ».


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