Comment j’ai négocié mon salaire (pour la première fois) ?

un bras de fer pour de l'argent

Dans cet article, je vais vous raconter la première fois que j’ai négocié mon salaire. Et, paradoxalement (ou non ?), tout commence la première fois que je n’ai pas négocié mon salaire.

Octobre 2015, je signe mon « premier » CDD. Ce n’était pas mon premier CDD à proprement parler mais le premier contrat qui ne signait pas un « petit boulot ».

Je venais d’effectuer mon stage de fin d’études et de valider mon master. J’étais « prête » à entrer sur le « marché de l’emploi ». Et la chance me souriait puisque la structure dans laquelle je venais d’effectuer mon stage de fin d’études « m’offrait » un CDD de six mois. Mon premier contrat de « vrai travail ».

Je ne me sentais pas légitime à négocier mon salaire

Alors, je ne l’ai pas négocié. Pourtant, qui dit signature de contrat dit négociation des termes du dit contrat, non ? Pour ma défense, je n’avais jamais négocié de contrat avant. Mais bon, il faut bien une première fois à tout, m’objecterez-vous. Et vous auriez bien raison.

Pourquoi n’ai-je pas négocié le salaire que l’on me proposait ? Par simple ignorance ? Parce que le salaire me convenait ? Par peur du jugement ? Par peur que, finalement, on ne m’embauche pas ? Parce que je n’ai pas trouvé le bon moment ? Vous savez, ce fameux « bon moment » qu’on attend tous et toutes et qui ne vient pourtant jamais.

Et bien, par un mélange d’un peu tout ça, je crois. De peur. D’appréhension. De méconnaissance. D’autocensure.

Mon maître de stage m’avait briefé. La structure payait ses employé·es des « cacahuètes », comme il disait. Le salaire d’embauche était généralement de 1800 euros brut, c’est-à-dire un peu moins de 1400 euros net. Il fallait donc que je négocie.

Moi, négocier ? Panique à bord. Et mille pensées contradictoires à la minute.

→ « Ils sont déjà bien gentils de me proposer un travail, je ne vais pas faire la fine bouche »

→ « Bon, c’est vrai que 1400 euros, ce n’est pas énorme »

→ « En même temps, je vais faire le même travail que je faisais en stage pour à peine 600 balles, là je vais gagner plus du double, ce n’est pas si mal »

→ « Et puis, c’est la crise, il vaut mieux avoir un boulot mal payé que pas de boulot du tout »

→ « Et l’argent, on s’en fout. Je m’en fous. Je ne fais pas les choses pour l’argent »

→ « Mais, ça va être chaud de vivre à Paris avec 1400 balles par mois, tout va passer dans le loyer, ou presque »

→ « Non, mais ils vont me rire au nez. Ils vont penser que j’ai le melon. Ils vont retirer leur offre »

→ « Je n’ai pas d’expérience, c’est normal de commencer bas. Et puis, petit à petit, je serai augmentée »

→ « AHHHHHHHHHHHHHH 🤯»

Dur, dur, dur. Vous savez déjà laquelle de ces petites voix l’a emportée. Je me suis dégonflée. J’ai fait profil bas. J’ai accepté. Sans rien négocier. Ni mon salaire, ni rien d’autre d’ailleurs. Et je ne connais personne autour de moi qui ait négocié son salaire à la signature de son premier contrat de travail. Et vous ?

Mon maître de stage avait pourtant bien déblayé le terrain pour moi. Il avait vanté mon travail. Mis en avant le prix d’un profil comme le mien sur le marché. Et m’avait confirmé que j’avais une bonne marge de négociation. Que la direction était prête à aller jusqu’à 1700 net, facile. Il m’avait même « coacher » pour que je négocie.

Et malgré tout cela, je n’ai pas été foutue de négocier. Manque d’expérience. Pensées limitantes. Syndrome de l’imposteur. Appelez cela comme vous le voulez, le résultat est le même. Je ne me sentais pas légitime à négocier mon salaire.

Quand mon maître de stage m’encourageait à le faire, je me disais qu’il disait cela car il était sympa. Je n’avais déjà pas compris pourquoi une structure aussi prestigieuse m’avait choisie, moi, en stage. Et maintenant voilà que de tous et toutes les stagiaires, c’était à moi qu’ils proposaient un poste. J’étais chanceuse.

Dans ma vie, j’ai toujours été chanceuse, il parait. Et ce n’est pas seulement moi qui le dis, on me l’a souvent fait remarquer. Alors, j’ai un biais. Mais je ne suis certainement pas la seule. On est nombreux, et peut être même encore plus nombreuses à l’avoir, ce biais. Ce sentiment d’être une imposture. D’être là par un heureux hasard. Par un alignement des planètes, un coup de chance insensé. Qui n’a rien mais alors rien à voir avec nous.

Alors quand on est aussi chanceuse que moi, on ne va pas se taper le culot d’en plus en redemander, si ? Pour qui se prendrait-on ? On dit oui, merci et puis c’est tout. Jusqu’au jour où.

J’ai osé négocier et ça a payé

Ai-je négocié, dans la même structure, une augmentation ? J’aurai pu, mais non. Pour plusieurs raisons. Car oui, on se trouve toujours de bonnes raisons, n’est-ce-pas ?

La première, c’était le temps. Je ne suis restée que 6 mois en CDD et un an en comptant mon stage. Alors le temps que mes petites voix combattent jusqu’à ce que l’une l’emporte sur l’autre et que je passe à l’action, c’était peine perdue. La deuxième raison, c’était mes collègues. Ils et elles avaient plus d’ancienneté et d’expérience et étaient à peine mieux payé·es que moi. Cela aurait été injuste qu’une petite nouvelle comme moi gagne autant voire plus. Et la troisième, c’était que, dans ma tête, j’étais encore la petite stagiaire.

Et c’était un cercle vicieux car je me voyais comme cela, je pré-jugeais que les autres me voyaient (encore) comme cela, je n’arrivais pas à me positionner autrement et donc ils ne pouvaient pas me voir autrement, ce qui venait confirmer ma vision initiale. Et comme qui dirait, c’est le serpent qui se mord la queue.

Alors, quand j’ai eu un entretien pour un autre emploi, je me suis dit que c’était l’occasion de faire peau neuve. Et puis, j’étais déjà en poste. Je ne risquais rien. Au pire, ils ne me prenaient pas. Et alors ? Je n’avais pas besoin à tout prix d’un autre travail puisque j’en avais déjà un qui payait mes factures.

J’ai passé le premier entretien et je l’ai pour la première fois bien vécu. Et j’ai même passé un super moment. « Mais tu n’es pas un peu folle », me direz-vous. On n’a jamais entendu personne dire qu’elle avait kiffé son entretien d’embauche. C’est horrible, un entretien. T’es là, tu dois entrer en compétition, te vendre, te soumettre à un jugement. Pour qu’au final on te dise, merci mais non merci.

C’est vrai. Mais, pour la première fois, j’ai pris conscience que moi aussi je pouvais dire merci mais non merci. Et bim.

J’ai osé me positionner sur un pied d’égalité. De là, on pouvait négocier. Je pouvais négocier. Et à partir du moment où ils ont sentis que je ne les voulais pas à tout prix, eux pouvaient commencer à me désirer.

C’est un peu comme l’effet « je suis en couple ». Vous savez, ce truc bizarre qui fait que quand on est en couple on a l’impression qu’on n’arrête pas de se faire draguer alors que quand on était célib’ personne ne faisait attention à nous. Pourtant, on est la même personne. Qu’on soit célib’ ou en couple. Qu’on soit avec ou sans emploi. Non ?

Alors, comment j’ai fait pour négocier mon salaire ? Et bien, j’ai joué la carte de la valorisation extérieure. Vous savez, cette pensée vieille comme le monde que tu ne vaux rien tant que tu n’as pas été valorisé·e par un tiers.

Ce qui explique les lettres de recommandation par exemple, car ça ne suffit pas que tu expliques ce que tu as fait. Pire, cela pourrait être mal perçu que tu oses te mettre en avant de la sorte. Non, il faut qu’une tierce personne l’explique à ta place. Et ce faisant, te valide. Ainsi va le monde.

Un post qui a reçu des likes, aura, par exemple, davantage de chances d’être liké puisqu’il a déjà été préalablement validé par d’autres. Et toi, que tu sois en couple ou bien déjà en poste, on te voudra davantage puisque tu auras été préalablement « valid·é ». Et tu n’auras pas cette odeur de désespoir. Désespoir d’être seul·e. Désespoir que personne ne veuille de toi. Effet de groupe ? Malédiction de notre condition d’être social ?

Alors j’ai utilisé mon employeur pour me valoriser aux yeux de mon nouvel employeur potentiel. J’ai mis en avant la structure et le fait que j’en fasse partie m’a valorisée. Et c’est drôle car j’ai eu l’impression d’un jeu de miroir en écoutant celle qui allait me former par la suite. Cela signifierait-il donc que je me valorise à travers la valeur de la structure qui m’emploie et que la structure qui m’emploie se valorise également à travers la valeur de ceux et celles qu’elle emploie ?

Au moment d’aborder la fameuse, et tant redoutée, question des prétentions salariales, j’ai encore une fois brandi en étendard mon employeur, et plus précisément le salaire auquel il m’employait. Et là, vous me direz que c’était une mauvaise idée vu que mon ancien salaire ne me convenait pas. Et bien oui et non. Car moi je connaissais mon ancien salaire, mais mon nouvel employeur, non.

J’ai donc dit que je gagnais environ 2000 euros net et que je n’accepterai pas moins. C’est drôle quand j’y repense car c’est une raison stupide. Tellement stupide. Et pourtant, elle a fonctionné. Et oui, si une structure avait accepté de me payer à ce prix, cela signifiait que je le valais bien, non ?

J’avais donc, pour la première fois, négocié mon salaire. De là, je suis devenue une sorte de référence pour mes ami·es. Camille, celle qui a réussi à négocier son salaire là où de si nombreuses personnes, prêtes à travailler à tout prix, c’est-à-dire à n’importe quel prix, restent pourtant au chômage.

Je n’en retirais pourtant aucune fierté. Syndrome de l’impostrice penseront peut-être certain·es d’entre vous. Connasse qui n’est jamais satisfaite penseront peut-être d’autres.

Pourquoi n’en retirai-je donc aucune fierté ? Car j’avais indexé ma valeur sur celle que m’attribuait mon employeur. Une valeur, qui plus est, monétaire. Et « l’argent, c’est pas beau ». Honte à moi. Et, cerise sur le gâteau, une valeur fausse puisque j’avais menti sur mon précédent salaire. Sommes toutes, rien de très glorieux, si ?

Mais cette expérience m’a apprise une chose. Une chose qui dès lors n’allait plus me quitter. Il ne peut y avoir de négociation sans pied d’égalité. Et c’est difficile de se positionner sur un pied d’égalité. C’est difficile quand on est jeune. Peu informé·e. Je ne comprends pas pourquoi je n’ai jamais été formée, et même ne serait-ce qu’informée, sur la manière de négocier mon salaire pendant mes études qui sont pourtant censées me permettre d’entrer sur le marché de l’emploi. Et je ne parle même pas de l’absence d’information (de formation ?) sur le droit du travail.

De là, comment pourrions-nous négocier sur un pied d’égalité, me direz-vous ? Moi, balancé·e sur un marché de l’emploi dont je ne connais ni le fonctionnement ni même les lois VS mon employeur·euse, armé·e de RH et de juristes et, a minima, d’années d’expérience pour les plus petites structures. D’autant plus lorsque, sur ce même marché, les personnes en recherche d’emploi sont bien plus nombreuses que les emplois proposés.

Ok, je viens de réaliser que j’ai bien plombé l’atmosphère. C’est la merde, mais… Car oui, il y a toujours un mais. Alors à toi qui me dira que c’est la merde, je te répondrai « mais, rien n’est figé ». Oui, je sais j’adore cette phrase. Même si beaucoup de personnes m’ont déjà dit que c’était une phrase de bisounours à deux balles. Mais qu’est-ce-que tout le monde a contre les bisounours ? Laissez-les tranquilles, à la fin.

Et d’ailleurs, quand des personnes me disent que « ça va en France, on est bien ». Que les gens en France , ils ont plein de congés, une assurance chômage, une assurance maladie, alors de quoi se plaignent-ils franchement ? Qu’on n’est pas dans une dictature non plus. Oui, mais… Encore une fois, mais…Rien n’est figé. Ne nous reposons pas sur nos acquis, ils peuvent disparaître plus vite qu’on ne le croyait.

Alors, une fois n’est pas coutume, je vais vous donner un petit conseil perso. En attendant que le pied d’égalité existe, ou tout du moins que le(s) rapport(s) s’équilibre(nt), rien n’empêche de prétendre qu’il existe. Parfois, ça passe. Et puis sinon, savoir c’est (le premier pas avant de) pouvoir, alors (in)formons-nous les un·es les autres.


Et vous, avez-vous déjà négocié votre salaire ? Si non, pourquoi ? Et si oui, comment ? Pendant la phase de recrutement ? Ou bien, une fois embauché·e ? Ou les deux ? Comment avez-vous fait ?

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4 Replies to “Comment j’ai négocié mon salaire (pour la première fois) ?”

  1. Un article qui met le doigt sur l’une des dynamiques majeures entre employés et employeurs, et qui donnerait (presque) envie de revoir ses attentes en terme de rémunération et d aller frapper à la porte de son chef. Rien n est figé!
    En revanche, pourquoi donc toujours cette posture « chrétienne », très française finalement, de l argent c est mal? C est un fait: pour vivre (et d autant plus à Paris) les charges fixes sont élevées (loyer, panier alimentaire, transport, garde d enfants) donc même sans avarice il faut pouvoir subvenir à ses besoins. Il faut aussi comprendre qu en tant qu employés nous n apportons pas seulement une force de travail, nous intégrons une entreprise avec notre capital culturel, notre vision du monde, nos compétences propres et cela doit être valorisé. Cette perspective est sûrement plus acceptable dans les grands groupes que dans les petites structures qui ont du mal à être rentables (quand bien même) mais c est frustrant d entendre parfois des amis SE dire « je ne peux pas demander plus, je suis chanceuse de travailler pour X ou Y ». Et bien non, ayons confiance en nous, valorisons nos idées, et demandons cette augmentation que souvent les plus incompétents eux n ont pas peur de négocier 😉

    1. Oui, il faut réussir à sortir de cette idée que « l’argent c’est mal » car sans argent on ne peut pas vivre. C’est difficile, d’autant plus dans certaines structures qui vont mettre en avant le fait que « tu ne travailles pas pour l’argent », « tu aimes ce que tu fais donc ça n’a pas de prix », « tu te sens utile, c’est le plus important ». Et on se retrouve à, comme tu l’as entendu, se dire « qu’on est (déjà) chanceux et chanceuses de travailler pour X ou Y ». Et même au delà de cela, à se dire qu’on a un travail et que c’est déjà « une chance » au vu de la « crise de l’emploi ». Alors que, comme tu le rappelles nous avons une force de travail mais aussi des compétences propres, une vision du monde. Alors, oui n’ayons pas peur de demander 🙂

  2. J’ai beaucoup apprécié cet article tant sur le fond – dialectique, comparaisons, sujet abordé sur toutes ses facettes – que sur la forme, style direct, nuancé, de l’humour, le ton est celui d’un face à face, on s’y croirai !
    J’ajouterai aux concepts développés celui de l’effet miroir, souris et la vie te sourira! Lors d’une négociation l’important à mon sens est d’avoir une attitude posée, développer ses capacités etc…. et poser des questions sur le poste brigué en ayant une écoute attentive et respectueuse de son interlocuteur : en fait , l’un et l’autre dans cet entretien sont sur pied d’égalité.Il faut à tout prix garder une part active lors de l’entretien car c’est le moyen de se hisser au même niveau!
    Un comportement naturel est important pour appréhender au mieux ce que l’on attend de vous et réagir normalement. Cela permet de donner ses prétentions en connaissance de cause et même de ne pas donner de réponse immédiatement si des doutes subsistent.
    Peut -être se mettre dans la peau d’un journaliste pour vaincre son trac!
    Bravo Camille pour cet article!

    1. Que de compliments, merci Nadia, je suis heureuse de lire que tu as apprécié l’article !

      Ah, le fameux effet miroir. Pas toujours évident de “se hisser au même niveau”, et pourtant, que les entretiens d’embauche, les négociations de salaire et la vie de manière générale s’en trouveraient simplifiés. Comme tu l’as souligné, l’attitude et la capacité à rester naturel·le, ce malgré son trac, joue énormément. Et tu as raison de rappeler qu’il ne faut pas hésiter à ne pas donner de réponse immédiatement. Parfois, on n’ose pas, on se dit qu’il faut répondre tout de suite, on se met la pression, on se dit que cela risque d’être mal vu alors que prendre le temps de réfléchir est important et peut d’ailleurs également être perçu comme une qualité.

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