Je suis une slasheuse ?

quatre formes de couleurs

Parfois, je me demande si je ne suis pas une slasheuse. À la sempiternelle question « tu fais quoi dans la vie (comme travail) ? », je ne sais jamais trop quoi répondre, précisément. Je n’ai jamais fait le même boulot bien longtemps, je n’ai pas fait d’études « linéaires », et dans un même boulot j’ai toujours fait des activités différentes, qui parfois n’avait pas franchement grand chose à voir les unes des autres. Et je n’exclus pas, demain, de faire totalement autre chose, d’autres choses, que ce que je fais aujourd’hui. Après tout, ça ajoutera une corde à mon arc, une ligne à mon cv, un slash à mon (e)profil, et on n’en a jamais trop, il paraît ? 

Mais qu’est-ce que ça veut dire, précisément, être une « slasheuse » se demanderont peut-être certain·es d’entre vous ? Ça sonne bien, il faut l’avouer, mais qu’est-ce qui ce cache derrière cette énième anglicisme (pour se la jouer cool) ? 

9 cases présentant 9 activités potentielles de slasheuse : cheffe de projets, musicienne, ménagère, nageuse, comptable, rédactrice web, tireuse de cartes, photographe, facilitatrice
Je suis a / b / c / d / …

Et bien, c’est simple une « slasheuse » est une personne qui a plusieurs casquettes professionnelles et qui a donc besoin de « slashs », c’est-à-dire de barres obliques (« / ») pour lister toutes ses différentes activités. 

Mais une personne effectuant plusieurs activités professionnelles en parallèle, ou plutôt en barres obliques devrais-je dire, est-ce vraiment un phénomène nouveau ? Une nouvelle mode ? Une transformation profonde de nos manières de travailler ? Et tout est-il si beau dans le club des slasheurs et des slasheuses ? Qu’est-ce qui se cache derrière les « / » ?

De la pluriactivité au slash ? 

Le terme français (et moins glamour ?) de « pluriactivité » apparaît dans les années 1990 pour désigner la combinaison, par une même personne de plusieurs activités professionnelles sur une même année. 

La pluriactivité est une notion juridique qui a pour objectif de caractériser l’exercice, en simultané et/ou de façon discontinue, dans la même année civile, de plusieurs activités professionnelles par une même personne physique. 

Lise Casaux, La pluriactivité ou l’exercice par une même personne physique de plusieurs activités professionnelles, Editions LGDJ, 1993

Des activités, plurielles ?

La pluriactivité, comme son nom l’indique, couvre non pas une activité professionnelle, un métier, au singulier, mais des activités, plurielles. 

Ces activités, plurielles, peuvent être combinées alternativement, avec par exemple, une personne qui exercerait différents emplois saisonniers, à la montagne l’hiver puis à la mer l’été ou simultanément avec une personne qui occuperait plusieurs emplois à temps partiel. 

La pluriactivité couvre aussi bien le multisalariat que le multientreprenariat ou encore le mélange d’un ou de plusieurs emplois salariés et d’une ou de plusieurs activités indépendantes. 

C’est drôle car quand je pense au fait d’avoir plusieurs boulots, de combiner plusieurs activités, je pense au fait de ne pas réussir à s’en sortir avec un seul, de boulot. Car pourquoi, si ce n’est par nécessité, pourrait-on bien en vouloir deux, de boulots ? Un seul me suffit déjà bien amplement, pas vous ? 

Et pourtant, quand je (me) pense « slasheuse », je trouve cela cool, je n’imagine pas (plus ?) la contrainte de la pluriactivité mais la liberté de la non mono-activité. Pourquoi cela ?

Une identité, « slasheuse » ? 

Il faut l’avouer, à la question « tu fais quoi dans la vie (comme travail) ? », la réponse « je suis une slasheuse » vend davantage de rêve que de dire « je suis pluriactive », non ? Déjà, c’est un terme anglais, donc tout de suite ça sonne bien plus cool, bien plus « ouverte sur le monde ». Et puis, les anglophones, que l’on aime cela ou pas, ils ont quand même l’art du « story telling ». 

Là où je pourrais dire : « Je suis pluriactive, c’est-à-dire que j’occupe plusieurs activités professionnelles, j’aime bien le fait de faire des choses variées et de ne pas me limiter à une activité et puis ça arrondit les fins de mois, ça me permet d’avoir accès à plus d’offres sur le marché du travail et en ce moment c’est plutôt pratique et rassurant d’être polyvalente, d’entretenir ma capacité d’apprentissage pour pouvoir aller là où il y a du travail, des travails… ». 

Un bon story telling raconterait : « Je suis une slasheuse, je ne peux pas me limiter à une seule case professionnelle, j’ai besoin de réfléchir et d’exister « out of the box », tu comprends, d’exprimer ma mutipotentialité, toute la gamme de mes skills, de me challenger. On est tellement plus qu’un travail, il ne faut pas se laisser enfermer comme ça, le slash c’est la liberté. Toi aussi ça te donne envie ? Rejoins le club des slasheurs et des slasheuses pour vivre des multiaventures bien loin du monotone “métro-boulot-dodo” ! ». 

Avec le storytelling vient la création d’une image de marque, d’une identité, « slasheuse ». Et le propre d’une image de marque, c’est de donner envie, de faire vendre, de susciter une adhésion, un besoin d’appartenance (un peu comme quand on était prêt·e à tout pour rejoindre la bande des « cool kids » à l’école ?) et donc de laisser de côté ce qui pourrait faire de l’ombre au tableau. Pourtant le propre d’un « / » n’est-il pas d’avoir deux côtés ?

Je slash donc je suis ? 

Je suis une slasheuse. Tout comme certain·es sont des entrepreneur·euses. Et d’autres des salarié·es ? 

C’est étrange car je n’ai jamais entendu une personne répondre « dans la vie, moi je suis salariée », alors que j’entends souvent des personnes dire « dans la vie, moi je suis entrepreneuse » et maintenant « dans la vie, moi je suis slasheuse ». Et des personnes répondre « ah, super, passionnant…! ». 

Comme si le fait d’être entrepreneur·euse et/ou slasheur·euse était un boulot, en soi, une identité professionnelle. Et que finalement guère plus besoin de contexte, de fond, car ce serait la forme, le statut qui nous décrirait, nous identifierait, que l’on valoriserait ? 

Slasher plus, être plus ? 

Tout comme l’image (d’épinal ?) de l’entrepreneur·euse renvoie à l’idée d’une personne dynamique, entreprenante, indépendante, touche-à-tout, déterminée, qui se crée son propre métier, qui n’a besoin de personne… la personne qui « slash » renvoie une image qui lui est propre. Une image trop « propre », trop « parfaite », trop « paillettes », storytelling oblige ?

La première image véhiculée est la liberté de faire (et donc de pouvoir être ?) plusieurs choses, de ne pas se limiter à un boulot, à un « costume de travail », mais d’au contraire changer d’activités comme de chemises (en suivant la mode du marché du travail ?) ? 

La seconde image est le « + ». Chaque slash ajoutant une activité, une corde à son arc, une compétence, une capacité, une passion, une facette, une potentialité. D’ailleurs on pourrait très bien remplacer les présentations slashées par des présentations « plussées » : je suis cheffe de projets + musicienne + ménagère + nageuse + comptable + rédactrice web + tireuse de cartes + photographe + facilitatrice ». Mais bon, je suis une « plusseuse », ça sonne moins bien, non ? 

À la peur d’être étriqué·e, d’être limité·e, on se retrouve à essayer de tout montrer, tout le temps, à tout le monde. Montrer que l’on est plus qu’un travail, plus qu’une case, plus qu’une activité. Vouloir mettre à profit (exploiter ?) tout ce que l’on sait faire dans la vie, de nos hobbies et passions, à nos interactions familiales et sociales, en passant par nos engagements associatifs. Mais à force de vouloir faire tout, être tout (professionnellement ?), ne risque-t-on paradoxalement pas par n’être plus rien (personnellement ?) ? 

Être tout (professionnellement ?), n’être rien (personnellement ?) ? 

On m’a souvent dit que j’avais un profil « couteau suisse » (l’ancêtre du slash ?). J’aimais bien (et j’aime encore) cette image d’un objet qui en recèle d’autres, dont l’on ne voit pas toutes les couches, tout de suite, qui peut en fonction de la situation utiliser tel ou tel élément et donc s’adapter, qui offre une certaine flexibilité

Ça a un coté qui me rassure, le couteau suisse. J’ai l’impression de pouvoir être plusieurs choses, j’ai l’impression de pouvoir m’adapter et donc que rien ne pourra me déstabiliser. Je perds mon boulot, j’en retrouve un autre, et peut-être même un qui n’aura rien à voir. Mon activité devient obsolète, j’en ai d’autres sous le coude, pas de souci. Je suis remplaçable mais capable de m’auto-remplacer. Je suis consciente de n’être rien donc j’essaie d’être tout, au cas où. 

Mais en essayant d’être tout (professionnellement ?), n’alimenterais-je pas l’idée d’être rien, d’être remplaçable, (re)programmable ? À essayer de ne pas me limiter à une case professionnelle en multipliant les slashs qui seraient autant d’expression de liberté de mes activités et de mon être, ne risquerais-je pas de ne plus avoir assez d’espace pour être en dehors de mes multi-espaces de travail ? Et ne finirais-je pas par n’être plus rien, plus rien de solide, de durable, d’ancrée, par n’être qu’un constant changement de costume (de travail) seule manière de survivre dans un monde changeant ou manière la plus cool d’être (d’apparaître ?) dans un monde du slash ? 

Et vous qu’en pensez-vous ? 

Connaissiez-vous ce terme ? Qu’est-ce qu’il vous inspire ? Pensez-vous être un·e slasheur·euse ou aimeriez-vous le devenir ? Et pourquoi ?


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