Chômeur, chômeuse, honte à toi qui ne travailles pas ?

je suis au chômage et je t'emmerde

Chômeur, chômeuse, honte à toi qui ne travailles pas ? Dans une société où notre travail fait partie intégrante de notre identité, et dans laquelle on culpabilise les chômeurs et les chômeuses, il ne fait pas bon de ne pas travailler. Et pire encore, de l’assumer. Si tu ne travailles pas, tu dois en souffrir. Tu dois avoir honte de toi. Te battre pour trouver un travail. Montrer et même prouver que ton temps et ton énergie sont entièrement dédiés à en trouver un. Pas en chercher un. Non, en trouver un. Et ne surtout pas faire la fine bouche si tu as la chance, que dis-je le privilège qu’on t’offre un poste. Car oui, on te l’offre, n’est-ce pas ?

Je travaille donc je suis ?

Il est 20 heures, je rejoins des ami.es pour prendre un verre. Autour de la table, des têtes connues et des nouvelles têtes. Et qui dit nouvelles têtes, dit présentation.

→ « Alors Camille, tu fais quoi dans la vie ? »

→ « Je vais au cinéma, je me balade… »

→ « Ahah, non mais en vrai tu fais quoi dans la vie ? »

→ « Je me lève, je prends mon petit déjeuner… »

→ « Non mais, blagues à part, tu fais quoi comme travail ? »

Et définir ce qu’on fait dans la vie par un travail, qu’on n’a d’ailleurs bien souvent pas vraiment choisi, c’est pas une grosse blague peut-être ?

D’ailleurs quand on y pense c’est fou qu’on utilise le verbe « être » pour dire « ce qu’on fait dans la vie ». Je suis prof, je suis chauffeur·euse, je suis secrétaire, je suis serveur·euse…

Et dans certaines langues, l’emphase est encore plus grande. Je me souviens d’un cours d’espagnol qui m’avait semblé totalement illogique. On étudiait la différence entre « soy » et « estoy », c’est à dire entre un état qui ne change pas et un état qui change. On disait donc, par exemple, « soy Camille » [nda : je suis Camille] et « estoy feliz » [nda : je suis heureuse]. Et je ne comprenais pas pourquoi la prof disait « soy profesora » et non pas « estoy profesora » puisqu’un travail n’est pas immuable. Bon, vous me direz qu’un prénom n’est pas immuable non plus. On peut en changer. Et après tout, y a-t-il quelque chose d’immuable en ce bas monde ?

Alors oui, je suis chômeuse. Je n’ai pas de travail. Je n’ai pas d’emploi. Mais demain je serais peut-être employée. Ou bien employeuse. Oui, toi aussi ça te sonne bizarre aux oreilles « employeuse » ? Saloperie de langue française misogyne.

Aux yeux de beaucoup, être au chômage signifie donc ne pas travailler. Pourtant, ne pas avoir de travail signifie-t-il pour autant ne pas travailler ? Vivre n’est-il pas un travail de tous les jours ? Qu’est-ce qui fait qu’une activité est considérée comme du travail ou non ? La rémunération qu’on en tire ?

Et pourquoi notre identité sociale est-elle construite sur notre travail ? Je travaille donc je suis ? Le fameux « je pense donc je suis » est-il mort et enterré ? Et si non, qui serions-nous pour (pré)juger qu’une personne au chômage pense moins qu’une personne qui a un travail ?

Je ne travaille pas mais je reste actif·ve ?

« Plus qu’une période d’inactivité, le chômage peut aussi être envisagé comme un moment riche en opportunités : projets personnels, bilan professionnel, formation, reconversion… Et si c’était l’occasion de rester actif, différemment ? ». Cette phrase est tirée d’un célèbre site d’offres d’emploi. Et ce genre de phrases n’est, malheureusement pas, un cas isolé.

Pourquoi en étant au chômage devrait-on justifier qu’on « reste actif·ve, différemment » ? Une personne au chômage s’arrête-t-elle de bouger, de penser, de respirer, de vivre, d’exister ?

Mais qui suis-je pour leur jeter la pierre ? Il est vrai que si l’on cherche la définition du mot « chômage », on trouve le terme d’« inactivité ». Plus précisément, le chômage est défini comme étant « l’inactivité forcée (des personnes) due au manque de travail, d’emploi ».

Alors oui, toi chômeur, chômeuse ne fais pas de ton inactivité une fatalité. Saisis l’occasion de « rester actif·ve », différemment. Toi, chômeur, chômeuse, tu ne trouves pas d’emploi alors crée celui qui te correspondra. « Deviens auto-entrepreneur.e ». « Sois libre ». « Libre » comme le personnage de Ricky dans le film Sorry I missed you, de Ken Loach.

De là, il est facile de glisser dans la vision manichéenne de la bonne et de la mauvaise personne au chômage. Celle qui est victime de celle qui est coupable. Celle qu’il faut plaindre de celle qu’il faut condamner. Celle qui subit son chômage, son « inactivité forcée » de celle qui en profite.

Alors, la « bonne personne au chômage » subit la situation. Et oui elle en est une victime. Elle en a honte. Elle le vit mal. Elle est consciente qu’il faut en sortir. Qu’elle doit prouver qu’elle n’est pas (seulement) une assistée. Qu’elle se démène. Qu’elle envoie des candidatures, en masse. Qu’elle ne fait pas la fine bouche.

Et oui, si elle refuse plus de deux offres raisonnables, elle passerait alors du côté obscur de la force. Et la punition serait sans appel : elle perdrait ses allocations chômage. On indemnise seulement les victimes, ceux et celles qui le « méritent », ceux et celles qui « veulent travailler ». Pas les paresseux et les paresseuses. Mais qu’est-ce que cela veut dire « une offre raisonnable » ? Raisonnable selon qui ? Pour qui ?

Et pour certaines personnes, chercher un travail n’est même plus une preuve d’activité suffisante. Les allocations chômage devraient, selon elles, être conditionnées à une activité bénévole de la personne qui les touchent. Et oui, rien n’est gratuit. Y en a marre des assisté.es. Et puis, il ne faudrait pas qu’ils ou elles s’ennuient. Mais alors, ces personnes seraient « indemnisées » pour leur « activité bénévole ». Et dans ces cas, qui nous dit que cela ne deviendra pas un nouveau type de salariat déguisé ? Avec moins de droits, et plus de précarité.

Pourtant, si 10 personnes sont dans une pièce avec 5 clefs cachées permettant d’ouvrir la porte, les 5 dernières personnes enfermées ne trouveront pas de clefs puisque les 5 premières sorties les auront trouvées en premier. Qu’importe le temps qu’ils et elles passent à chercher, l’énergie qu’ils et elles investissent. Il n’y a pas assez de clefs pour tout le monde. C’est la loi de l’offre et de la demande. Alors arrêtons de culpabiliser les chômeurs et les chômeuses, de les stigmatiser, de les criminaliser. De les contraindre à accepter tout et n’importe quoi parce que c’est mieux que rien. De les forcer à « travailler bénévolement » en échange de leurs indemnités. Indemnités pour lesquelles ils et elles ont d’ailleurs cotisé, rappelons-le. Et d’ailleurs s’il y a du travail pourquoi devraient-ils et elles le faire bénévolement ?

Je n’arrête pas d’entendre qu’il n’y a jamais eu autant de bénévoles en France. C’est pratique les bénévoles, ils et elles travaillent gratuitement. Alors oui, c’est chouette le bénévolat, ça permet de faire vivre plein d’associations, de monter plein de projets géniaux, de se sentir utile. Mais quand le bénévolat se transforme en salariat déguisé ou encore en ligne sur son cv pour se faire de l’expérience et pouvoir ensuite (espérer ?) prétendre à un emploi c’est-à-dire à un travail rémunéré, c’est de l’exploitation. Et ce sont des emplois qui sortent du marché du travail puisqu’ils sont déjà occupés gratuitement.

La bonne nouvelle (ou l’ironie du sort ?) c’est que ce n’est pas le travail (gratuit) qui manque. Ce n’est même pas le travail tout court. On nous martèle à longueur de journée que le monde va mal et que y a du boulot. Alors ne serait-il pas temps de revoir notre système ou tout du moins de commencer à le questionner ?

Qu’en penses-tu ? As-tu déjà été au chômage ? Comment l’as tu vécu ? Que penses-tu du système actuel ? Que pourrions-nous changer d’après toi ?

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6 Replies to “Chômeur, chômeuse, honte à toi qui ne travailles pas ?”

  1. Camille, j’ai moi aussi vécu une période de chômage et je me reconnais pleinement dans la description que tu en fais. C’est une période excessivement difficile où il est impossible de faire des projets et où l’on tombe très facilement dans un comportement d’autocensure : ne pas sortir ou avoir des loisirs car je ne mérite pas, éviter les amis parce que je suis sans emploi alors qu’est-ce que je vais raconter…. Bref je pense que pour 99,9% des gens, personne ne veut rester au chômage. C’est assez pénible que comme souvent on utilise les 0,1% de gens qui profiteraient du système pour en déduire que les gens ne veulent pas travailler.

    Ce qui est difficile aussi, c’est que le chômage touche de plus en plus de personnes diplômées, qui pensaient être prémunies de galérer pour travailler. Pour moi, bac+5, cette situation a été excessivement difficile car considérant que j’avais les diplômes, ne pas trouver du travail ne pouvait être que ma faute, que je cherchais mal, que mes lettres de motivation n’étaient pas les bonnes, qu’on ne voulait pas travailler avec moi ou simplement que j’étais nul.

    Mais je pense que la libération de la parole, notamment à travers ce super blog comme le tien, peut faire changer la manière dont le chômage est vécu par ceux qui sont dans cette situation et par ceux qui jugent en ne se basant que sur des clichés.
    En tous cas, il est important de dire qu’ on ne profite jamais d’un droit, le chômage est un droit alors il ne faut pas culpabiliser !

    1. Merci Victor pour ton commentaire dans lequel de nombreuses personnes se reconnaîtront sûrement ! Le chômage n’est pas une période facile, il y a une forte pression sociale autour du travail et encore plus de « l’absence » de travail. Et même l’entourage peut parfois devenir oppressant sans le vouloir. Et c’est aussi à cause de cela que de nombreuses personnes s’enferment dans un travail qui les mine. Comme tu l’as si bien rappelé le chômage est un droit et on ne profite jamais d’un droit. Courage à toutes les personnes au chômage qui passeront par là 🙂

  2. Se questionner sur le travail et le chômage c’est forcément, selon moi, se questionner sur la qualité du travail, le rôle du citoyen et le pouvoir de l’argent dans la société. La productivité par salarié augmente ainsi que la population et l’espérance de vie… mathématiquement, il n’y aura pas du travail pour tous… sans parler du “choc” technologique en cours (et à venir) de l’IA. Ubérisation, travailleurs faussement “indépendants”, travailleurs du clic, intérim et temps partiel subis, contrats aidés ou services civiques sans formation ni espoir d’embauche, contrat zéro heure… est-ce ce type de travail que l’on veut voir émerger dans une société “moderne” du XXI° siècle ? Quel “progrès” cherchons-nous : social ou économique ? Tant que ces questions de fond ne seront pas posées, à mon avis, point de salut…

    1. Je n’aurai pas mieux questionné ! Je ne comprends pas pourquoi notre gouvernement parle encore de plein emploi et de lutte contre le chômage c’est un non-sens absolu pour moi. L’intelligence artificielle soulève de nombreuses questions qui auraient déjà dû être posées hier et pourtant on continue, avec nos oeillères. Après tout, “travail must go on”. Si ces questions t’intéressent, je te conseille mon article “Les-robots-vont-ils-nous-remplacer ?” ou encore celui sur l’ubérisation à travers le film Sorry we missed you, de Ken Loach.

      Comme tu le dis, il est temps de se questionner sur le type de société que nous voulons. Pour nous et pour nos générations futures. D’autant plus dans un contexte d’urgence climatique.

  3. Anonymefatiguée dit : Répondre

    Très bon article et commentaires pertinents.
    Je ne sais que dire tant je crains de formuler des plaintes… Ce serait intéressant pour tout le monde!
    Je suis pourtant fatiguée d’être au chômage et me démener en vain pour en sortir..
    Bac+5 avec un poste à responsabilités, que dis-je de la haute voltige ! Bref j’ai cherché des voix de reconversion, aujourd’hui je me forme pour tenter de remettre le pied à l’étrier via un stage..et pourtant cela ne semble pas suffisant ! Au yeux de l’entourage je devrais faire si ou mi. Bref quoique je fasse, jamais assez. Et j’en ai assez. J’espère que je serais assez efficace pour faire du ménage car j’envisage sérieusement l’aide à domicile. Tant pis pour les projets ! Je n’avais qu’à mieux les réalisés, plus vite, où je ne sais quoi qui m’échappe encore. Je ne parviens plus à assumer la honte de ma situation, sans emploi.
    Alors il y a évidemment un problème de société. Maintenant il me semble que le problème de fond soit surtout en chacun de nous. En effet, une société est composé d’individus et si ces mêmes personnes, “bien pensant” comme dirait Brassens, ne changent pas leurs visions de l’autre, celui qui est au chômage, ou bien celui qui fait tel travail, etc.., alors tout est foutu.
    Enlisé dans un carcan de pensées aux schémas archaïques, il n’est pas permis à l’individu de voir les choses autrement. Dès lors comment regarder son prochain avec compassion, humanité ?
    Bref, vous l’aurez compris, pour moi aucun moyen de s’en sortir tant qu’on porte sur nous autres chômeurs un regard emprunt de jugement là où il devrait y avoir de la compréhension. A la place mepris voir envie.du temps à dispo.. CQFD, il n’y a donc aucun moyen de s’en sortir dignement, car cette dignité est assujettie au bon vouloir des uns et des autres, l’entourage qui devrait être bienveillant et ne fait que juger pire exiger ! C’est donc bien plus proche de nous que La vision doit changer. Pour permettre enfin au chômeur d’avoir la.possibilite de s’en sortir, faut-il encore lui accorder.

    1. Salut Anonyme fatiguée,

      Je viens tout juste de retrouver un emploi après une période de chômage qui m’a semblé une éternité et je ne peux que comprendre ta fatigue d’être au chômage, c’est une situation épuisante (et encore plus dans le contexte actuel particulièrement incertain et angoissant…) sur tant de points (recherche de boulots, préparation des entretiens, ascenseurs émotionnels, espoir et désespoir, sentiment de nullité, aucune possibilité de s’organiser, impression de ne pas en voir la fin…) bien loin de l’image du chômeur/de la chômeuse qui glande sur son canap’ et vit “sa meilleure vie” aux frais du contribuable… On a tellement intériorisé cette image de la personne au chômage coupable de ne pas “se bouger” alors que, c’est bien connu, il ne suffit que de “traverser la rue pour en trouver, du boulot” (car le boulot ça se trouve et si on n’en trouve pas c’est qu’on n’a pas assez bien cherché ?). On s’auto-culpabilise car la société nous culpabilise, et nos proches contribuent parfois malheureusement à cette culpabilisation sans en être toujours conscient·es d’ailleurs… J’ai l’impression malgré tout que le regard sur le chômage commence à changer, notamment chez les plus jeunes qui n’ont pas connu le plein emploi des babyboomers et qui ont tous et toutes ou presque connu la galère du chômage (je ne sais pas ce qu’il en est autour de toi mais de mon côté tous mes potes de promo ont connu un moment/des moments de chômage et sont donc des soutiens compréhensifs dans cette situation). J’espère de tout coeur que nos rapports au chômage / rapports au travail vont changer, en tant qu’individu et en tant que groupe d’individus constituant société et comme tu le dis “c’est plus proche de nous que la vision doit changer” alors lire un commentaire comme le tien me donne bon espoir pour que nous soyons de plus en plus nombreux et nombreuses à participer à changer la vision des personnes proches de nous sur le chômage en n’oubliant jamais que derrière “le chômage” ce sont surtout et avant tout des personnes qui ne l’ont pas “cherché”, ce putain de chômage…

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